Less is more, le modo minimaliste

François Morellet, extraits de l'album 10 sérigraphies de 1952 à 1961

Quand on entend minimalisme aujourd’hui, beaucoup d’images nous viennent à l’esprit. D’une philosophie zen, aux toiles monochromes des musées d’art moderne en passant par les meubles Ikea et la méthodologie de rangement de Marie Kondo. Le mot “minimalisme” est devenu un mot valise qui renvoie à de nombreux domaines, art, design, philosophie et même marketing.  

L'Accord bleu, Yves Klein, 1960
L’Accord bleu, Yves Klein, 1960 

I. Minimal Art et design 

A. Minimal Art 

Quand on parle de minimalisme, cela fait bien souvent référence au minimal art ou minimal art américain. Courant artistique qui débute dans les années 1960 aux Etats-Unis, le minimal art rejette l’expressionnisme abstrait et le pop art au profit d’un art de la simplicité dénué d’affect. Que ce soit en peinture, sculpture ou musique, la formule de l’architecte Ludwig Miles van der Rohe “Less is more”1 devient précepte. Sobriété, répétition et forme simple sont les mots d’ordre de ce courant. 

Convergence, Jackson Pollock, expressionnisme abstrait, 1952
Convergence, Jackson Pollock, expressionnisme abstrait, 1952
Campbell's Soup Cans, Andy Warhol, pop art, 1962
Campbell’s Soup Cans, Andy Warhol, pop art, 1962 

Les artistes minimalistes vont rompre avec la plupart des conventions artistiques, leurs œuvres aspirent à la neutralité, et à la rigueur. Une production de minimal art est créée avec des matériaux bruts, ordinaires, et est facilement reproductible par tous. 

Mas o Menos, Frank Stella, 1964
Mas o Menos, Frank Stella, 1964
Sans titre, Donald Judd, 1967 
Sans titre, Donald Judd, 1967 
Sans titre, Dan Flavin, 1969
Sans titre, Dan Flavin, 1969 
On a Clear Day, Agnès Martin, 1973
On a Clear Day 1973 Agnès Martin
This Rain, Agnès Martin, 1960
This Rain, Agnès Martin, 1960
François Morellet, extraits de l'album 10 sérigraphies de 1952 à 1961
François Morellet, extraits de l’album 10 sérigraphies de 1952 à 1961

Le minimal art est influencé par les mouvements d’avant-garde. Si Piet Mondrian, Kasimir Malevitch et Ad Reinhardt comptent parmi les influences indiscutables du courant artistique, la palme revient indiscutablement au Bauhaus.  

Carré noir sur fond blanc, Kasimir Malevitch, mouvement suprématiste, 1915
Carré noir sur fond blanc, Kasimir Malevitch, mouvement suprématiste, 1915
Composition A, Piet Mondrian, mouvement de Stijl, 1920
Composition A, Piet Mondrian, mouvement de Stijl, 1920 
Peinture abstraite, bleue, Ad Reinhardt, 1952
Peinture abstraite, bleue, Ad Reinhardt, 1952
Nu bleu II, Henri Matisse, papiers découpés, 1952
Nu bleu II, Henri Matisse, papiers découpés, 1952
La gerbe, Henri Matisse, papiers découpés, 1953

Le Bauhaus est un courant artistique qui tire ses origines d’une école d’architecture et d’arts appliqués allemande du même nom. Créé en 1919, le Bauhaus repose sur une volonté de toucher un grand nombre de disciplines, sculpture, peinture, mais aussi métallurgie, menuiserie et de nombreux autres savoir-faire relevant de l’artisanat. Les œuvres Bauhaus partagent une même esthétique d’une grande sobriété, simple et fonctionnelle. Les ornements et fioritures s’effacent pour laisser place aux lignes épurées, les matériaux sont bruts et renvoient à l’industrie. Si le Bauhaus a particulièrement impacté l’architecture et le design, on retrouve son influence aujourd’hui dans de nombreux domaines, dont le minimalisme, qui a fait de l’adage du troisième directeur de l’école Bauhaus “Less is more” son précepte phare. 

Logo Bauhaus, Oskar Schlemmer, 1922 

B. Influence du Bauhaus 

Le Bauhaus a un impact considérable sur le design industriel et l’architecture. Développé en plein essor de l’industrie, le Bauhaus créé en série des objets fonctionnels, simples et épurés. Certaines créations emblématiques ne vont pas sans rappeler des objets qui peuplent encore notre quotidien. 

Lampe Kandem Marianne Brandt, Hin Bredendieck, 1928
Lampe Kandem Marianne Brandt, Hin Bredendieck, 1928 
Chaise modèle B3, connu sous le nom de chaise Wassily, Marcel Breuer, 1925 
Théière, Marianne Brandt, 1924
Théière, Marianne Brandt, 1924
Table gigogne, Josef Albers, 1927
Table gigogne, Josef Albers, 1927 

En architecture, les constructions qui relèvent du Bauhaus témoignent du même attrait pour les matériaux industriels, les lignes simples et la volonté de mettre le besoin d’un bâtiment au centre de sa création, comme avec la Nouvelle Galerie Nationale de Berlin achevé en 1968.  

Nouvelle Galerie Nationale Berlin, Ludwig Mies van der Rohe, photo de 1968
Nouvelle Galerie Nationale Berlin, Ludwig Mies van der Rohe, photo de 1968
Nouvelle Galerie Nationale Berlin, Ludwig Mies van der Rohe, 1968, bâtiment rénové en 2021
Nouvelle Galerie Nationale Berlin, Ludwig Mies van der Rohe, 1968, bâtiment rénové en 2021 

Que ce soit via le graphisme, le design ou l’architecture, les productions relevant du Bauhaus exercent une influence indéniable sur leur époque. Pour améliorer une œuvre il faut la simplifier, la complexité apporte la confusion. Un bon design se doit d’avoir un concept fort, clair, et accessible afin de toucher le plus grand nombre, ce qui le rend intemporel. 

Musée Guggenheim, architecte Frank Lloyd Wright 1959, photo Jean-Christophe Benoist, 2012
Musée Guggenheim, architecte Frank Lloyd Wright 1959, photo de Jean-Christophe Benoist, 2012

Si cette tendance au dépouillement se ressent particulièrement dans les milieux artistiques, l’importance de structure claire et épurée se démarque aussi dans l’univers du graphisme. En effet, en 1964, au Centre National du Design de Chicago se tient la première exposition dédiée au graphisme appelée Trademarks/USA. L’exposition présente une rétrospective de 193 logos et chartes graphiques américains entre 1945 et 1963. 

Exposition Trademarks/USA, 1964
Exposition Trademarks/USA, 1964

Des graphistes aujourd’hui légendaires y sont mis à l’honneur comme Paul Rand, auteur de nombreux livres théoriques sur le graphisme, dont Thoughts on Design en 1947, qui deviendra très vite un titre de référence. Logo géométrique, charte graphique, édition et publicité, cette évolution s’étend à tous les domaines du graphisme.  

Le “Less is more” résonne dans les créations graphiques, l’espace et le vide sont investis de sens, les fioritures sont abandonnées et la lisibilité devient centrale, le design minimaliste permet de renforcer l’efficacité du message véhiculé. 

Logos de Paul Rand
Logos de Paul Rand
Couvertures de numéro de la revue artistique et culturelle Direction créées par Paul Rand
Couvertures de numéro de la revue artistique et culturelle Direction créées par Paul Rand 

Design is simple. That’s why it is so complicated” Paul Rand 
“Le design est simple, c’est pourquoi il est si compliqué”

C. Minimalisme et numérique 

Le design minimaliste est toujours très présent aujourd’hui. De nombreuses marques y ont recours, et cette tendance ne se traduit pas seulement dans les logos ; la communication et la présence numérique sont aussi porteuses de cette esthétique.  

Le minimalisme permet de véhiculer une marque, un produit ou un message de la manière la plus efficace possible. Graphisme épuré, forme simple, sobriété et fonctionnalité sont au cœur de la stratégie de marque de nombreuses entreprises. 

Logo et baseline de la marque Nike
Logo et baseline de la marque Nike, la phrase ”just do it” est une marque déposée depuis 1988

Un des meilleurs exemples de design minimaliste appliqué à une entreprise est probablement celui de Apple. 

Apple simplifiera son logo pour l’iconique pomme en 1978, un an après les débuts de l’entreprise. Cette approche minimaliste se retrouve dans la plupart de leurs produits mais aussi à travers leur communication. Beaucoup de pub Apple sont aujourd’hui iconiques, et le site de la marque comme ses différents systèmes d’exploitation répondent tous à une esthétique minimaliste que l’on retrouve chez la plupart des géants du marché. 

Site Apple, capture d’écran prise le 28/03/2024
Site Apple, capture d’écran prise le 28/03/2024
Publicité ipod, 2004
Publicité Ipod, 2004
Publicité Iphone, 2017
Publicité Iphone, 2017
Publicité airpod, 2021
Publicité airpod, 2021

Cette utilisation de design à inspiration minimaliste, notamment dans les systèmes d’exploitation d‘ordinateur et de smartphone aura une véritable influence sur les tendances du design numérique. Les interfaces proposées au fil du temps par Apple sont souvent présentées comme à l’origine de certaines tendances graphique comme le flat design2

II. Minimalisme, des racines multiples 

A. Minimalisme et occident 

Une des origines attribuées au minimalisme relie l’esthétique épurée au cabaret du Chat noir, dont l’affiche de tournée est aujourd’hui célèbre à l’internationale. 

Théophile Alexandre Steinlen, Affiche pour la Tournée du Chat Noir de Rodolphe Salis, 1896
Théophile Alexandre Steinlen, Affiche pour la Tournée du Chat Noir de Rodolphe Salis, 1896 

Dans le quartier parisien de Montmartre à la fin du XIXe siècle, de nombreux artistes, peintres, poètes et compositeurs, se retrouvent au Chat noir pour échanger des idées et se présenter leurs créations. Fatigués des excès des courants symbolistes et romantiques, beaucoup se tournent vers de nouvelles formes d’art.  

Erik Satie, compositeur, et pianiste du cabaret, s’intéresse particulièrement au dépouillement musical et à la répétition. Il compose notamment Vexations, une partition pour clavier proposant la répétition d’une courte mélodie simple et austère pas moins de 840 fois. Cette pièce sera jouée 70 ans plus tard en 1963, à New York. Cela demandera que 10 pianistes se relaient pendant plus de 18 heures. Parmi eux, on trouve John Cage et John Cale, grandes figures de la musique minimaliste. 

Vexations, partition, Erik Satie, 1893
Vexations, Erik Satie, 1893 

Dans les artistes qui fréquentent le cabaret, on trouve plusieurs membres du mouvement des arts incohérents dont la pratique se concentre sur la parodie artistique. Beaucoup de leurs œuvres seront publiées dans la revue Le Chat noir qui sera distribuée de 1882 à 1897.  

Affiche de Jules Chéret pour l’Exposition des Arts incohérents en 1886
Couverture de La revue du Chat noir de septembre 1893
Couverture de La revue du Chat noir de septembre 1893 

Parmi les œuvres publiées, on trouve beaucoup de productions à portée humoristique. Comme la partition aux portées vides appelée Marche Funèbre pour les funérailles d’un grand homme sourd d’Alphonse Allais, ou du même artiste, un des premiers monochromes de l’histoire de l’art intitulé Première communion de jeunes filles chlorotiques3 par un temps de neige

Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, Alphonse Allais, 1883 

Si ces artistes et leurs productions semblent bien éloigner du minimalisme et de son esthétique, leurs recherches témoignent d’une volonté de rupture avec les conventions artistiques et ses excès, ainsi que d’un rejet des représentations classiques pour une esthétique du dépouillement. 

B. Minimalisme et orient 

Une autre origine souvent donnée au minimalisme se situe en orient et plus particulièrement au Japon. En effet, recherche de simplicité, méditation et contemplation sont au cœur de la réflexion de plusieurs figures emblématiques des arts et de la philosophie japonaise.  

La recherche de simplicité, notamment en littérature remonte au Xème siècle, où l’on trouve les premiers tankas dans l’œuvre de la poétesse Izumi Shikibu, poème traditionnel succinct qui évoluera en différents genres dont celui du haïku.  

Estampes de la poète Izumi Shikibu (Xème siècle) par Hosoda Eishi, 1801
Estampes de la poète Izumi Shikibu (Xème siècle) par Hosoda Eishi, 1801
Illustration de Sei Shonagon (Xème siècle) extrait de la compilation de poèmes classique japonais Ogura yakunin isshu, XIIIe siècle
Illustration de Sei Shonagon (Xème siècle) extrait de la compilation de poèmes classique japonais Ogura yakunin isshu, XIIIe siècle 

Au XIXème les travaux du moine zen bouddhiste Sengai Gibon, témoignent d’une recherche d’esthétique minimaliste. Ses œuvres sont simplifiées à l’extrême, quelques traits servent à faire apparaître une image. Sa production la plus connue, bien que sans titre est souvent appelée univers, représente un carré, un triangle et un rond se chevauchant légèrement. 

Tenmangū, Sengai Gibon, 1800
Tenmangū, Sengai Gibon, 1800
Sans titre Sengai Gibon
Sans titre Sengai Gibon

En 1834, dans la préface de Cent vues du mont Fuji, Hokusai écrit : “C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait beaucoup de progrès, j’arriverai au fond des choses ; à cent, je serai décidément parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l’âge de cent-dix, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant.” Cette citation capture l’essence de la philosophie minimaliste dans sa recherche de la simplicité, mais aussi sa difficulté. 

Ce n’est que par le travail, la réflexion et l’observation que l’on peut arriver à la perfection. Perfection ici symbolisée par un dépouillement du superflu, où l’utilisation des formes les plus simples possibles, point et ligne, permettent d’exprimer le message porté par une œuvre.  

Hokusai, estampe tirée des Cent vues du mont Fuji, 1834
Hokusai, estampe tirée des Cent vues du mont Fuji, 1834 

C. Minimalisme et communication 

L’essence du minimalisme peut aussi s’ancrer beaucoup plus tôt dans l’histoire. En effet, l’un des objectifs du minimalisme est celui de véhiculer un concept, un message, ou de manière plus générale un objet, le plus simplement et efficacement possible.  

Ce besoin de communiquer des informations efficacement se retrouve dès les débuts de l’histoire humaine et on en trouve des traces jusque dans l’art pariétal.  

On sait aujourd’hui que les peintures rupestres avaient plusieurs utilités, de l’éducation à la spiritualité, l’emplacements des peintures et leurs caractéristiques visuelles permettent aux chercheurs de déterminer leurs rôles. Et si certaines sont cachées et difficiles d’accès, d’autres représentations sont placées à l’extérieur, là où elles pourront être vue de loin, ce qui traduit une volonté de transmettre une information. Ces peintures renvoient au minimalisme à travers la réponse faite au besoin de communication. Le message se doit d’être clair, efficace et empreint d’une certaine universalité afin de pouvoir être compris par tous. 

Falaise de Huashan, Chine
Falaise de Huashan, Chine 
Canyon de Chelly, Arizona, Etats-Unis
Parc national de Kakadu, Australie (peinture restaurée en 1962-64)
Parc national de Kakadu, Australie (peinture restaurée en 1962-64)

III. Une esthétique transdisciplinaire et intemporelle 

A. Le minimalisme aujourd’hui 

Le minimal art est un des grands lieux de rayonnement du minimalisme. Certaines œuvres emblématiques du mouvement semblent intemporelles. On pense notamment au travail de Sol Lewitt, aux structures lumineuses de Dan Flavin ou aux monochromes de Robert Ryman. Beaucoup de ces œuvres sont encore très présentes dans notre paysage culturel, et des expositions autour du mouvement minimal art ou de ses artistes sont régulièrement organisées. 

Corner Piece No. 2, Sol LeWitt, 1976
Corner Piece No. 2, Sol LeWitt, 1976
Wall Drawing #1136, Sol LeWitt, 2004
Wall Drawing #1136, Sol LeWitt, 2004 
Sans titre, Dan Flavin 1987
Sans titre, Dan Flavin 1987 
Sans titre, Robert Ryman, 1962
Sans titre, Robert Ryman, 1962
Sans titre, Robert Ryman, 2011
Sans titre, Robert Ryman, 2011
Sans titre, Donald Judd, 1982
Sans titre, Donald Judd, 1982

D’autres domaines sont profondément impactés par cette esthétique. Plusieurs bâtiments, dont l’architecture relève du minimalisme, sont inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Et la musique minimaliste, notamment l’œuvre de John Cage, exercera une réelle influence sur plusieurs courants qui lui succéderont, en particulier le jazz.  

Musée national d'art occidental de Tokyo, Le Corbusier 1959
Musée national d’art occidental de Tokyo, Le Corbusier 1959 

B. Le minimalisme dans les médias 

Le minimalisme s’est bien fondu dans l’époque moderne, et on retrouve son influence dans de nombreux médias.  

Si le minimalisme est une esthétique que l’on retrouve au cinéma, elle ne se cantonne pas au 7ème art et investit aussi les petits écrans. Un exemple par